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Hivernale au Dièdre Rouge // Face Nord du Corno Stella

Hivernale au Dièdre Rouge // Face Nord du Corno Stella

Le friend a sauté et le dernier coin de bois clipé a volé en éclat, perdu dans l’abîme d’un vide qui se creuse peu à peu !

Sur un coup de tête, je rejoins Yann Borgnet et Yoan Joly pendant leur traversée des Alpes. Nous nous retrouvons pour la voie du dièdre Rouge en face Nord du Corno Stella dans les alpes maritimes. Ils arrivent à ski de je ne sais où… Ils ont trois heures de retard, normal !

Ouverte en 1962 par Ughetto et Ruggieri grâce à des coins de bois révolutionnaires, cette voie a su garder tout son caractère particulièrement en hiver. Nous faisons une trace de titan dans la neige fraiche et arrivons au bivouac Varonne en fin d’après-midi, il est presque invisible sous la neige. Quelques coups de pelles plus tard, nous nous retrouvons à l’abri du vent ! Au dessus de nous, se dressent les 900m du couloir Lourousa, et surtout l’impressionnante face nord du Corno Stella !

Nous avons prévu de grimper la face en deux temps. Le premier jour est consacré à l’ascension des longueurs du socle, qui donnent accès au dièdre proprement dit. Il s’agit de quatre longueurs de mixte. A la nuit nous filons au bivouac pour nous reposer avant la grosse journée du lendemain.

Réveil 3h30. Comme d’habitude ces réveils piquent un peu, mais la journée va être longue, et chaque minute de jour est comptée. Parvenus au pied du dièdre, je me lance dans la première longueur. La fissure est d’emblée très large, j’adopte une stratégie de grimpe mi-libre/mi-artif. En hiver, les températures basses nous poussent à garder nos grosses « Phantom 6000 ».

Peu après, Yann se pend à un relais existant, un piton s’arrache, entraînant avec lui un gros bloc. Heureusement Yoann, qui est alors juste en dessous, est protégé par un petit toit, première « Borgnette » de la journée ! J’enchaine sur la deuxième longueur en devers, malcommode et physique. Au relais, Yann et Yo se transforment en glaçon Mister Freeze. Yann prend la suite, toujours dans une ambiance très oppressante, entre fissure très large et petite cavité, nous avons l’impression de faire de la spéléo dans un mur vertical !

Aux fameux coins de bois douteux qui ont fait la réputation de la voie, nous ajoutons notre seul gros friend. Celui que vient de mettre yann, trop ouvert, ne tient pas. En une fraction de seconde, il se retrouve suspendu au premier coin de bois. Le friend a sauté et le dernier coin de bois clipé a volé en éclat, perdu dans l’abîme d’un vide qui se creuse peu à peu ! Grosse frayeur mais aucun mal ! Deuxième « Borgnette » !

On se rejoint au relais, cette fois c’est Yo qui s’y colle. Malgré le froid, il réussi à grimper en chaussons ! Une alternance de fissures et de dièdres parfois enneigés mènent vers le sommet. Concentré, nous nous laissons complètement absorber par l’effort, plus rien n’existe à part les 3 m2 de rochers qui nous entourent. Alors quand soudain le soleil frappe le visage, c’est comme un réveil brutal, comme un retour à la réalité face un paysage grandiose. Le moment est intense. On se retrouve à la croix, dans un vent furibond. Vite, il faut descendre avant la nuit, de plus, les rafales qui nous déstabilisent, redoublent d’intensité. Une d’elle me fait tomber puis glisser sur la pente sommitale, je m’arrête grâce au piolet !!!

Nous trouvons une ligne de rappel spitée dans la face Nord. Mais après une centaine de mètres de descente, la corde se coince juste au dessus de dalles compactes. Remonter 60m de dalles et de devers n’est pas envisageable à cet heure, nous continuons la descente avec les moyens du bord. Mais les relais sont désormais cachés par la neige plaquée et il nous faut pitonner, puis traverser à l’horizontal pour rejoindre la ligne du Dièdre Rouge. Il fait nuit lorsque nous posons le pied dans le couloir de Lourousa, éprouvés. Il devient difficile de garder l’équilibre dans ce vent, Yann laisse envoler une coque de chaussure qu’il ne retrouvera pas ! Cette troisième « Borgnette » le met en furie, à l’image des rafales qui ne nous laisse aucun répit. Mais lorsque nous refermons la vieille porte du bivouac de nouveau enfoui sous la neige, tout s’arrête, le calme revient soudainement ! Marquée, les visages s’illuminent, nous venons de vivre des moments intenses que nous n’oublierons pas.

Pris en sandwich entre les sacs de matos et une neige croûtée, je regarde cette face austère une dernière fois. Entre chutes à ski et éclats de rire, je me rends compte que ce jeu dangereux de l’alpinisme nous aide peut-être paradoxalement à apprécier la vie et témoigne surtout de notre volonté de ne pas passer à côté.

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damien