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Traversée des Aravis

Traversée des Aravis

J’associe le massif des Aravis à une grande famille dont chacun des sommets en serait un des membres. Ma relation à ces montagnes est incarnée. Elle s’est tissée comme une vielle amitié au fil des ans comme si chaque cime avait sa particularité, ses traits de caractères et sa personnalité.

Comme si je vous présentais à des amis, je vous propose à travers deux jours de rencontres et de pratiques de guide, de partager certains des recoins les plus secrets du massif. Morceaux choisis, ski aux pieds, piolets à la main…

Crédits photo : ©Marc Daviet

J1 : Traversée Charvin // col des Aravis par les couloirs Nord.
La haute route du reblochon

Cette montée il la connaît par cœur. Il fait nuit, mais je ne suis même pas sûr que sa frontale soit allumée. Les petits « nants » et les talwegs sont contournés aux bons endroits, la trace est fluide comme si le geste était plus important que le résultat, l’harmonie du chemin plus que le sommet lui-même. Cette montée en direction du Charvin il pourrait la faire les yeux fermés, il l’a fait découvrir à tant d’amis, c’est son jardin. Si maintenant dans notre cordée c’est moi qui passe devant lorsque la pente est verticale, ce matin, comme trente ans en arrière, je suis derrière lui.

A la lueur du faisceau, spatules contre talons, j’avance dans le sillage de mon père.

Au sommet du Charvin sous une lumière peu engageante nous sommes au pied du mur, même si c’est vers le bas que nous avons à gravir. Les conditions de neige sont moyennes et l’inclinaison de la pente nous rappelle vite aux règles simples du ski en pente raide. La chute n’est pas permise. « La vie est à monter et non à descendre » disait pourtant le poète belge E.Verhaeren. Tant pis, nous enchainons droit dans la pente et avec précision les virages qui à chaque lévitation nous rapprochent un peu plus du lac gelé.

Ces premiers 1200m de montée et cette descente « débonnaire » ne sont qu’une mise en jambe, il nous reste du chemin jusqu’au col des Aravis, notre saute-moutons céleste ne fait que commencer. Nous parcourons en glissant des terrains sauvages que nous redécouvrons avec bonheur.

Le déplacement skis aux pieds est un fantastique moyen de couvrir des distances impressionnantes avec une incroyable sensation de liberté.

La Goenne (cotation : 3.2) est maintenant derrière nous, ainsi que la pente Nord-Est du Charvin (cotation : 4.3) qui va nous suivre à distance et nous servir de marqueur jusqu’au sommet de l’Etale. Nous nous offrons toute la traversée des aiguilles de l’Aulp et constatons que deux espèces distinctes de chamois à deux et quatre pattes s’observent et se respectent en silence. Là encore, la descente (cotation : 4.1) qui plonge en direction de la Mandallaz n’est pas anodine, la neige est changeante et une petite barre rocheuse en contrebas de nos cares nous incite à la vigilance. Nous ne savons plus vraiment si nous sommes deux gamins en train de jouer à des jeux dangereux ou deux adultes dont l’engagement serait un des ingrédients nécessaires pour donner du sel à nos vies.

C’est déjà la troisième fois que nous remettons les peaux, le bon moment pour allumer le réchaud et nous hydrater sans retenu. « Témoins privilégiés de la beauté du monde » aime à répéter P.Gabarrou en parlant des alpinistes et de leurs fonctions. Nous allons à notre tour ce matin-là assister à un spectacle rare, celui d’une éclipse solaire. Si à toutes les époques et aux quatre coins du monde ses phénomènes ont toujours été signes de mauvais augures et de craintes révérencielles, il en est autrement aujourd’hui. Perte d’humilité d’un homme qui aujourd’hui se prend pour dieu ou éclairage de la science ? Nous profitons de cet instant en mêlant explications approximatives et poésie, dans tout ce qu’il nous évoque de magique.

La montée à la Mandallaz est une fantastique rampe de lancement et là encore notre décollage se fait vers le bas (cotation : 4.2). Nous cherchons sous nos spatules quel sera le meilleur couloir, les sens activés à cent pour cent, nous retrouvons là-haut cet instinct éteint en bas par les particules fines et les reflets d’ordinateurs. « Il faut suivre sa pente, pourvu que ce soit en montant » disait Gide, plus connu pour ses talents d’écrivain que de skieur. Cette sentence ne nous donne pas bonne conscience même si nous sentons au détour de petits cris de jouissance que notre vie à cet instant est en pleine ascension.

Dans la combe discrète de Tardevant, à ne pas confondre avec son homonyme plus populaire située proche des Confins, nous goutons bras nus aux joies du ski de printemps. La traversée des arêtes de l’Etale confère en plus de la variété du parcours qui donne tout son sens à notre petite aventure, son caractère alpin, piolet à la main, toujours coté amont.

Au rythme d’un bon vieux moteur diesel Volkswagen d’avant la triche, je vois mon père avancer, indéboulonnable.

Je sais qu’en ménageant la monture nous pourrions avancer ensemble plus de vingt-quatre heure. Les corniches des arêtes de l’Etale m’invite à la vigilance et me font doublement penser à Stéphane Brosse. Nous sommes un peu chez lui dans les Aravis et c’est à  une corniche qu’il a fait sa dernière descente du sommet de l’aiguille d’Argentière. Je pense que comme moi, il partageait ce rapport amical et incarné avec les montagnes et que sa relation avec les sommets des Aravis était vivante et équilibrée, bien au-delà du simple terrain de jeu.

« Prudence est mère de sureté », nous désecaladons le couloir Combaz ou couloir nord de l’Etale (cotation : 5.1) dont les conditions ne sont pas optimales. Notre dernière remontée au sommet du couloir nord des Aravis (ou combe à Marion, cotation : 4.2) se fait paisiblement. Je suis en pleine forme et mon partenaire, la soixantaine passée ne semble pas non plus en bout de course, notre complicité, mêlée de fierté, de bienveillance et même d’un peu plus, nous donne des ailles.

A cet instant, je mesure la chance qui m’est donné de partager de tel moment avec mon père.

Nous sommes au-dessus du col des Aravis, notre ultime descente nous fait basculer d’un monde à l’autre. La pente, damée par ceux qui nous ont précédés est facile à skier, une vraie récompense.

Après tout de même 12h d’effort, nous poussons la porte du premier bistrot avec la sensation d’arriver d’un long voyage. Là encore nous avons expérimenté un rapport au temps et à l’instant qui n’est pas celui d’en bas. Cette traversée nous l’avions déjà faite il y a plus de dix ans dans d’autres conditions et un tout autre état d’esprit, deviendra-t-elle un pèlerinage tous les dix ans ? Cette « skyline », visible et si belle depuis le sommet de la Tournette ou depuis Manigod est à mes yeux un des plus beaux parcours de ski de randonnée des Préalpes du Nord.

Le partager avec mon père dans une telle complicité représente à mes yeux bien plus qu’une traversée, un grand sommet.

Cotations des couloirs :

  • Charvin  Nord-est: 4.3
  • Goenne rampe Nord: 3.2
  • Tête de l’Aulp face Nord: 4.1
  • Mandallaz couloir Nord-Ouest: 4.2
  • Etale / Combaz couloir nord: 5.1
  • Brêche nord de la Blonnière, Combe à Marion: 4.2

 

Christophe